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Agir, c'est être !

La question qu'on se pose en général lorsque l'on referme un livre, c'est : « qu'est ce que j'en fais ? »

Que faire, en particulier, pour que l'analyse du système technicien ne se fossilise pas en discussion de salon ?

A cette question, Ellul répond : "la révolution".

Rien de moins!

Mais une révolution d'un type inédit, sans commune mesure avec celles qui se sont succédées depuis plus de deux siècles en occident, et qui, toutes, n'ont fait que renforcer la puissance de l'État.

Non pas un grand chambardement politique, puisque la politique est aujourd'hui totalement assujettie à la technique.

Non pas une série d'événements, où l'on se partagerait les tâches de façon taylorienne: les leaders en haut, les colleurs d'affiches en bas.

Non pas un « grand soir », au lendemain duquel il n'y aurait plus grand chose à faire ensuite, si ce n'est entretenir ce qui aurait été mis en place la veille.

Rien à voir avec tout cela.

Vers 1934, avec son ami Charbonneau, Ellul préconise une "révolution d'un type tout à fait nouveau.

« Actuellement, toute révolution doit être immédiate, c’est-à-dire qu’elle doit commencer à l’intérieur de chaque individu par une transformation de la façon de juger (ou pour beaucoup par une éducation de leur jugement) et par une transformation de leur façon d’agir. C’est pourquoi la révolution ne peut plus être un mouvement de masse et un grand remue-ménage (…) ; c’est pourquoi il est impossible actuellement de se dire révolutionnaire sans être révolutionnaire, c’est-à-dire sans changer de vie. (…) Nous verrons le véritable révolutionnaire, non pas dans le fait qu’il prononce un discours sur une charrette à foin mais dans le fait qu’il cesse de percevoir les intérêts de son argent. »
Le personnalisme, révolution immédiate, Journal du groupe de Bordeaux des amis d’Esprit ; réédition in Cahiers Jacques Ellul n°1, décembre 2004 (pp. 81-94).

Par la suite, Ellul recourt de moins en moins au terme "personne", le trouvant trop ambigu (en latin, le mot persona signifie masque) mais il développera tout au long de ses livres "une certaine idée de l'homme", en tout points opposé à ll'individu, inventé au XVIIIe siècle par les libéraux européens et qui prévaut aujourd'hui à travers le monde entier.

En conséquence, la révolution telle que la conçoit Ellul s'oppose radicalement au modèle conçu par les léninistes, le seul véritablement reconnu aujourd'hui. On peut tenter de définir brièvement l'idée elluliennne de révolution

- Le monde ne changera en profondeur que si chacun veille à ne plus identifier sa pensée à son seul moi, comme le fait "l'individu" (de tempérament colonisateur).

- Pour se vacciner contre cette volonté de puissance, le moi doit entretenir un dialogue constant et attentif avec "ce qui n'est pas lui" : l'autre, voire le Tout-autre.

- Les idées n'ont en soi aucune valeur ! La bourgeoisie, les politiciens, les églises... ne s'en sont que trop servi pour justifier, légitimer, des situations intolérables, dont la somme a pour nom "capitalisme".

- Les actes, en revanche, et eux seuls, donnent sens aux idées. Non pas des actes réalisés de façon anonyme et depuis des structures collectives (partis politiques, associations...) mais engageant véritablement la responsabilité personnelle.

- A cet égard, l'acte le plus révolutionnaire que l'on puisse manifester, c'est sa manière d'être.

La révolution à mener nécessite un changement radical d'orientation de l'action: celle-ci doit être exercée sur soi avant de l'être sur le monde. Sans quoi elle ne correspond qu'à de l'hypocrisie,  de l'idéologie, de la "conscience fausse" (Marx), de la fuite en avant, fuite de soi.

« Notre monde est tout entier orienté vers l'action, tout se traduit en termes d'actions, rien n'est plus beau que l'action, et l'on cherche des mots d'ordre, des programmes, des moyens d'action, et notre monde est en train de se perdre à force d'agir. » (Présence au monde moderne, 1948; réédition : Le défi et le nouveau, 2007, p. 75)

 

 

Si l'on veut changer le monde, il faut non seulement cesser de dépendre de lui (l'achat compulsif est l'exemple même de la dépendance contemporaine) mais il faut également, paradoxalement, cesser de vouloir le changer. Il est en revanche indispensable de manifester un détachement par rapport au monde. "Le plus haut point de rupture envers cette société technicienne, l'attitude vraiment révolutionnaire, serait l'attitude de contemplation au lieu de l'agitation frénétique." (Autopsie de la révolution', page 334). L'ascèse constitue le préalable indispensable à toute transformation du monde. En tout cas le recentrage sur soi : « Par la formation des masses (...), il y a un mouvement d'uniformisation qui se produit et l'on entraîne de plus en plus l'individu à s'oublier lui-même dans le flot de ce collecteur général qu'est la civilisation mécanique. La personne qui passe son temps à agir cesse par là de vivre » (ibid.).

On l'aura compris, d'un point de vue ellulien, "agir localement", c'est avant tout "agir sur soi", "réfléchir à sa manière d'être et "modifier cette manière d'être".

Être, c'est agir !

Si agir sur soi, revient à mettre continuellement ses certitudes à l'épreuve (des faits, du jugement d'autrui, du doute...), agir sur le monde revient à abandonner définitivement toute prétention à le contrôler.

La prise de conscience de tout ce processus n'est possible que si l'on cesse de vouloir agir directement sur le monde. Que si l'on remet le moi à sa place, que si l'on sacrifie sa prétention à avoir prise sur tout.

Le modèle de l'action révolutionnaire peut donc se résumer à ces deux principes :

- défier par tous les moyens l'ordre établi (parce qu'il est toujours l'expression de la puissance);

- ne jamais cesser pour autant d'aimer inconditionnellement autrui, quel s'il soit, quoiqu'il dise et fasse, y compris exercer une puissance.

 

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